Gilets Jaunes : quelles leçons en tirer pour les entreprises ?

Gilets Jaunes, contestation de masse

Les Gilets Jaunes déconcertent les observateurs traditionnels : leur manque d’unité, de cohérence dans leurs revendications, l’absence totale de hiérarchie et de porte-parole ont suscité un certain scepticisme auprès du corps politique. Comme il est difficile voire impossible de les situer sur l’échiquier politique habituel, ils ont été largement sous-estimés.

Mais la grille de lecture des commentateurs n’est-elle pas surannée face à un phénomène inédit ? C’est pourquoi je vous invite à changer de perspective et à les observer sous un éclairage complètement nouveau : celui des Communautés d’innovation.

J’ai décrit les Communautés d’innovation dans le livre « Les communautés d’innovation, de la liberté créatrice à l’innovation organisée » dont je suis le co-auteur, et je constate de nombreux points communs.

Les points communs avec les communautés d’innovation
  1. Absence de hiérarchie

    Chez les Gilets Jaunes, comme dans les communautés d’innovation, tout le monde est à égalité. Dans le chapitre 1 (page 19) mes co-auteurs et moi-même expliquons l’absence d’autorité hiérarchique de la communauté. Contrairement aux syndicats ou aux partis politiques, chacun peut exprimer son opinion. Il n’y a ni chef, ni porte-parole. Quelques leaders peuvent émerger, mais il n’y a pas de chef qui décide pour les autres.

  2. Le rejet d’une situation jugée inacceptable

    Les communautés d’innovation se créent souvent autour d’une frustration commune, du rejet d’une situation qu’ils jugent inacceptable. Les participants partagent une raison d’être qui les mobilisent, sans avoir de programme précis. Ils expriment une volonté de casser les règles à partir de laquelle ils vont créer des projets concrets destinés à résoudre le problème.

  3. Une capacité créative intéressante

    Même s’ils partent d’une insatisfaction, la dynamique d’échange entre les membres d’une communauté peut les rendre très créatifs. Il en émerge un foisonnement d’idées qui peut aboutir à des propositions très innovantes.

  4. Incompatibilité avec les méthodes traditionnelles de management

    Malheureusement, la structure informelle de la communauté fait qu’il est impossible de lui demander de s’intégrer dans des processus formels. Par exemple, il est impossible pour une organisation de signer un accord avec une communauté d’innovation : la parole d’un membre de la communauté n’engage que lui-même et non celle du groupe.

Quelles leçons peut-on en tirer ?

Je conseille les entreprises, pas les politiques. Je n’ai pas l’intention de prendre parti pour ou contre les Gilets Jaunes, ni de donner des leçons aux organisations institutionnelles. Néanmoins, observer le dialogue entre les Gilets Jaunes et les institutions de la République est source d’enseignement pour les entreprises en relation avec les communautés d’innovation.

  1. L’horizontalité

    Les Gilets Jaunes ne sont pas simplement l’expression débridée d’une grande colère. Ils mettent au jour une évolution déjà connue dans la société d’aujourd’hui : l’horizontalité dans les relations, l’absence de hiérarchie, à l’image d’Internet et des réseaux sociaux. Fini le temps où les « sachants » s’adressaient aux « apprenants » de haut en bas. De vastes communautés du savoir se forment à travers le monde, via Internet, dans un prisme égalitaire. C’est un nouveau mode de relation entre les personnes, une nouvelle façon d’apprendre ensemble, un nouveau rapport au monde. C’est naturel pour une grande partie de la population, notamment la génération des milleniums.

    Il ne s’agit pas pour les entreprises d’adopter une structure horizontale. La hiérarchie est indispensable pour accomplir les tâches opérationnelles. Mais les entreprises ont intérêt à prendre en compte cette nouvelle donne, lorsqu’elles souhaitent embaucher ou nouer des partenariats, et surtout lorsqu’elles sont en relation avec des communautés d’innovation.

  2. Adopter l’attitude du jardinier

    Ce n’est pas parce qu’un groupe n’est pas structuré qu’il ne faut pas l’écouter. Au contraire d’un groupe structuré avec un chef et une hiérarchie, la communauté apporte un bouillonnement d’idées dont certaines peuvent avoir beaucoup de valeur.

    Pour écouter la communauté, l’entreprise doit adopter une nouvelle attitude : celle du jardinier. Elle ne peut pas lui ordonner de travailler sur un projet à débattre comme le ferait un capitaine aux commandes d’un navire. Mais elle peut apporter un soutien pour aider la communauté à se développer pour que le débat émerge naturellement. C’est ce que fait un jardinier qui prend soin des plantes, les arrose et leur apporte de l’engrais, afin que poussent les fleurs et les fruits qu’il pourra ensuite récolter. Ce soutien peut prendre la forme d’une participation matérielle à l’organisation d’évènements de la communauté ou du financement des animateurs de la communauté.

  3. Extraire le miel

    L’entreprise peut tirer parti des idées issues de la communauté. Pour cela, elle doit s’assurer d’être en contact étroit avec la communauté. Par exemple elle peut s’assurer que certains de ses salariés interagissent avec la communauté, non en tant que salarié de l’entreprise, mais en tant que membre ordinaire de la communauté. Ensuite, comme toutes les idées émises n’ont pas la même valeur, l’entreprise choisit, parmi ces dernières, d’encourager celles qui l’intéressent. Elle peut par exemple financer la réalisation d’un prototype pour tester la faisabilité de cette idée.

Lorsque nous sommes dans une logique brutale de rapports de force, chacun évalue les forces en présence et compte ses troupes. Chacun cherche à imposer aux autres ses idées et utilise toutes sortes de stratagèmes pour dominer le débat. Ce mode opératoire ne conduit à aucune solution intelligente.

Si, au contraire, nous nous plaçons dans une position d’écoute et de dialogue respectueux, nous nous mettons en capacité de bénéficier de la créativité et de l’intelligence collective pour penser autrement et nous réinventer.

Lire aussi :

La communauté d’innovation, une mine d’opportunités pour votre entreprise

Une communauté d’innovation peut-elle mener un projet d’innovation disruptive ?

Le Canevas de communautés créatives, qu’est-ce que c’est ?

Comment Emmanuel Macron s’est inspiré des communautés d’innovation

L’entreprise innovante devient un collectif de communautés

Surplus créatif, le secret des entreprises innovantes

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmailby feather

6 réflexions sur « Gilets Jaunes : quelles leçons en tirer pour les entreprises ? »

    1. Je n’ai pas de réponse définitive à votre question : je n’ai pas de moyen de savoir qui lit ce blog (je n’ai que des statistiques de lecture). Je ne peux que supposer que certains des gilets jaunes lisent ce blog…

  1. Il doit être possible d’organiser, au moins dans un second temps, cette communauté d’innovation. A partir de ce moment-là je pense que plutôt que de parler de hiérarchie, on pourrait peut-être parler d’hétérarchie.
    Comme vous le dites, des leaderships émergent d’eux-mêmes de n’importe quel groupe, leaderships qui peuvent d’ailleurs casser les logiques d’échange libre… le laisser-faire c’est l’entropie : cela peut déboucher tout aussi bien sur l’explosion de la communauté comme sur une structure hiérarchique parallèle à la hiérarchie institutionnalisée. Que cette dernière soit agoniste ou antagoniste à la hiérarchie institutionnalisée n’empêche pas que cela détruit tout l’intérêt de l’existence de cette communauté d’innovation. Si des leaderships émergent et si des mécanismes sont mis en place pour garantir la conservation des conditions d’existence de cette communauté d’innovation, alors je pense qu’il n’est pas juste de dire qu’il y a absence de structure, simplement il ne s’agit pas de hiérarchie.
    En ce qui concerne l’absolue nécessité d’une structure hiérarchique pour au final garantir l’exécution des tâches opérationnelles… j’avoue mon inculture à ce sujet. Mon expérience va dans le même sens, pour autant des coopératives existent et ne me semblent pas intégrer des systèmes de domination pour fonctionner, d’autres rapports me semblent à l’œuvre, notamment pour garantir la réciprocité dans l’utilisation des moyens collectifs. Comment ça se passe ? Est-ce nécessairement lié à des secteurs où il n’y a aucune négociation nécessaire quant à l’objet de la production (des viticulteurs seraient par exemple nécessairement d’accord sur le fait qu’ils produisent du vin) ?
    Je vais lire vos autres articles… peut-être que vous y abordez ces sujets d’une manière ou d’une autre.

    1. Vous avez raison de pointer du doigt l’organisation d’une communauté d’innovation. Une communauté est l’objet d’un paradoxe : elle est structurée car elle a des règles de fonctionnement auxquelles tous les membres se plient mais elle n’a pas de hiérarchie. La grande difficulté dans le cas des gilets jaunes est que pour devenir un pouvoir politique, une organisation doit se créer une hiérarchie : il faut un chef (ou un comité) pour trancher sur la politique à défendre. Or, dès qu’elle a une hiérarchie, cette organisation perd ses qualités de communauté (spontanéité, créativité). L’enjeu auquel font face les organisations hiérarchiques, comme le gouvernement, les partis politiques ou les syndicats, est de permettre à une communauté comme celle des gilets jaunes de participer au débat politique sans lui imposer de se structurer avec une hiérarchie…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *