Innovation destructrice, la méprise de Luc Ferry

Innovation destructrice de Luc FerryLuc Ferry vient de publier un livre étonnant : l’innovation destructrice.
Il expose les effets négatifs de l’innovation en s’appuyant sur le concept de « destruction créatrice » de l’économiste Joseph Schumpeter.

Le paradoxe de l’innovation

Pour Luc Ferry, l’innovation a le pouvoir de sauver notre économie mais nous plonge dans une révolution permanente qui détruit le présent pour créer le futur. Ce paradoxe n’est pas nouveau et les exemples du Paris de 1830 à 1900 le démontrent.

Erreur sur le sens de l’innovation

Luc Ferry affirme que l’innovation a perdu son sens et que nous sommes dans un système absurde où l’entreprise fait de l’innovation pour l’innovation.

Ferrari Dino accidentée, une innovation absurde ?Il prend comme exemple l’art contemporain, où une Ferrari Dino accidentée posée sur un socle blanc est une œuvre qui se vend 180000 euros alors que le même modèle d’occasion en parfait état de marche s’achète 50000 euros.

Et pourtant, aussi brillante que soit cette démonstration, elle me paraît erronée. Luc Ferry commet l’erreur de prendre un exemple dans le microcosme très spéculatif de l’art contemporain (dont le marché répond à une dynamique très spécifique) et de le généraliser à l’ensemble de l’économie.

En tant qu’innovateur qui côtoie d’autres innovateurs en entreprise depuis plus de 30 ans, je sais que si une entreprise lance une innovation qui n’apporte aucun bénéfice à l’utilisateur, celle-ci sera sanctionnée par le marché : les clients ne l’achèteront pas. L’entreprise est alors contrainte de retirer son produit très vite et de le remplacer par un produit perçu comme meilleur par les clients.

Oui ! L’innovation est porteuse de sens !

L’innovation a comme dessein d’apporter toujours plus de valeur aux utilisateurs. Il suffit d’observer la passion qui anime les innovateurs. Ces derniers ont une obsession : contribuer à rendre le monde meilleur. Si les entrepreneurs innovants consacrent leur énergie et risquent leur fortune dans des start-up dont le succès est incertain, c’est parce qu’ils croient en leur vision d’un monde meilleur. C’est cette même foi qui permet aux innovateurs en entreprise d’affronter les doutes de leur direction devant lesmultiples écueils avant la réussite.

Quant au client, l’innovation remet en question ses habitudes. Au lancement d’une innovation, il est courant que ses futurs utilisateurs la rejettent parce qu’ils n’en saisissent pas encore les bénéfices. La première fois que vous avez vu un navigateur GPS, vous avez sans doute pensé comme moi : « c’est un gadget dont je n’ai pas besoin. Je me débrouille très bien avec les cartes routières que j’ai dans ma voiture ». Et pourtant aujourd’hui vous ne pouvez plus vous passer de votre TomTom. C’est parce que l’innovation répond à un besoin latent, c’est-à-dire un besoin dont vous ne prendrez conscience que lorsqu’il sera comblé.

Non, le clivage entre les adeptes et les opposants à l’innovation n’existe pas

Luc Ferry ne capte que de manière imprécise la nature de la peur qu’engendre l’innovation. Il nous dit que « ce n’est pas une simple crise que nous vivons, mais une révolution permanente qui ouvre des perspectives sans doute enthousiasmantes pour ceux qui gagneront, mais infiniment plus angoissantes pour les autres ».

Le monde ne se partage pas entre ceux qui embrassent l’innovation et ceux qui s’accrochent à leur acquis. Le problème est plus profond. Le conflit entre l’inspiration qui pousse à innover et la peur du nouveau existe simultanément chez chacun des acteurs. Il est présent chez les entrepreneurs comme chez les clients.

En effet, la « destruction créatrice » dont parlait Schumpeter il y a un siècle, prend aujourd’hui la forme d’un dilemme au sein de l’entreprise elle-même. Celle-ci cherche à contrôler son destin et à limiter les effets de l’imprévu. Elle souhaite aussi innover pour créer la croissance de demain. Mais innover, c’est affronter l’inconnu. C’est se lancer dans le vide. C’est lancer des projets dont l’entreprise ne connaît pas la rentabilité. C’est remettre en question les méthodes qui ont fait son succès dans le passé. Ces deux obligations sont si contradictoires que beaucoup d’entreprises réputées innovantes se font piéger. Elles s’endorment et se fossilisent. C’est ainsi que Nokia, longtemps leader du téléphone mobile, n’a pas su se réinventer et a été marginalisé par Apple.

Quelle est la solution ?

L’ancien Ministre de l’Education Nationale croit en l’Europe qui constitue, à ses yeux, l’espace dans lequel nous pourrons dépasser nos freins et profiter des bénéfices de l’innovation.

A cela, je réponds que la véritable solution se trouve ailleurs. Certes, une Europe forte est un facteur essentiel pour que nos entreprises accèdent à un large marché dans un monde régi par la mondialisation. Mais ce n’est pas le problème.

Les entreprises doivent apprendre à adopter une attitude double : à la fois faire fructifier les activités en cours, en continuité avec l’existant et, en même temps, innover, remettre en question les acquis pour créer les marchés de demain. De mon expérience, c’est cette ambivalence qui est difficile à maîtriser pour les entreprises.

Voici à ce propos 3 articles traitant de solutions organisationnelles aidant les entreprises innovantes à surmonter ce dilemme :
Comment dépasser les barrières à l’innovation de rupture
Comment surmonter le dilemme des entreprises innovantes
Pernod-Ricard champion de l’innovation : quelles sont ses recettes ?

A ce titre, la théorie C-K (Concept-Knowledge) mise au point par Armand Hatchuel, Benoit Weil et PascalLe Masson, chercheurs à Mines Paris Tech, est remarquable. Elle décrit en détails le processus de pensée de l’innovateur, lorsqu’il invente des concepts qui n’existent pas encore. Et surtout, elle montre, de manière rationnelle, comment s’aventurer dans l’inconnu pour innover. Pour moi, c’est en maîtrisant des pratiques issues de théories comme celle du C-K que nos entreprises génèreront la croissance et sauveront notre économie.

Vous pourrez trouver sur cette méthode les ressources suivantes :
Une innovation de rupture via la méthode Concept-Knowledge
Comment innover dans l’inconnu: les apports de la théorie C-K

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7 commentaires

  • […] Luc Ferry vient de publier un livre étonnant : l’innovation destructrice.Il expose les effets négatifs de l’innovation en s’appuyant sur le concept de « destruction créatrice » de l’économiste Joseph Schumpeter.Pour Luc Ferry, l’innovation a le pouvoir de sauver notre économie mais nous plonge dans une révolution permanente qui détruit le présent pour créer le futur. Ce paradoxe n’est pas nouveau et les exemples du Paris de 1830 à 1900 le démontrent.Luc Ferry affirme que l’innovation a perdu son sens et que nous sommes dans un système absurde où l’entreprise fait de l’innovation pour l’innovation.  […]

  • Merci pour cet article passionnant et ses références précises.
    En tant que musicien, je peux témoigner qu’il y a un vrai processus personnel de création, que le couple maîtrise / mise en danger y est puissamment à l’oeuvre….
    La confrontation a une activité artistique – dans un atelier de team building par exemple – étant de mon point de vue un moyen très puissant pour en faire l’expérience et développer de l’envie ave un premier degré de confiance.

    • Merci pour ce témoignage pertinent sur le côté artistique de la création.

  • Bonjour,
    N’y a t’il pas un contresens dans votre propos ? Mon bon sens me suggère qu’une innovation peut tout à fait être absurde (faut-il des exemples ?) … et qu’innover n’est pas un but !? Votre blog titre d’ailleurs ‘innovation de rupture – créer un marché …’ : le but de l’innovation est de mieux servir un client, non ?
    Sans doute, une innovation doit pour réussir être porteuse de sens, mais ce qui est porteur de sens est la perception du service rendu au client et autres parties prenantes de l’entreprise !

    Evidemment, l’exemple que vous citez de l’oeuvre d’art tirée d’une Ferrari accidentée ne me paraît pas convaincant d’un défaut de l’innovation, mais pour une autre raison : l’acheteur sait sûrement pour quoi il paye l’oeuvre plus cher que la voiture neuve ! Même si cette raison n’en convraincra sans doute pas beaucoup d’autres que le prochain acheteur collectionnaure d’art 😉 Et que cette raison (la valeur qu’il accorde à l’oeuvre) tient probablement plus à la signature de son auteur qu’à son utilité.

    Mais je partage votre avis sur la nécessité pour l’entreprise (et chaque acteur ?) de gérer 2 horizons : le quotidien pour lequel il faudrait ‘faire bien les choses’ le plus répétitivement possible, et futur, pour lequel il faudrait ‘faire les bonnes choses’ et adapter ce que l’on fait … Schizophrénie bien banale mais difficile à maîtriser sans assistance : la théorie C-K va dans le bon sens, comme de très nombreuses méthodes Valeur(s) qui ont fait leurs preuves pour remettre du sens, concilier création de valeur et respect des valeurs.

    Olaf de Hemmer
    Valeur(s) & Management

    • Votre 1er paragraphe pose une question intéressante : l’innovation doit-elle apporter de la valeur à l’entreprise ou au client ? La réponse est : les deux. Si elle n’apporte pas de valeur au client, l’innovation ne sera jamais adoptée par le marché. D’un autre côté, si elle n’apporte aucune valeur à l’entreprise, celle-ci n’aura pas les ressources pour faire évoluer les produits. L’innovation doit être un équilibre gagnant – gagnant à la fois pour l’entreprise et ses clients.

  • Bonjour, merci pour cet article. Je pense que vous et Monsieur ferry n’êtes pas sur le même plan. En terme de micro économie vous avez raisons et l’innovation permet bien à une entreprise d’ouvrir de nouveau marchés ou de prendre des parts de marchés sur des marchés existant. En ce sens l’innovation est génératrice de valeur supplémentaire … pour l’entreprise qui la porte.
    Par contre en matière de macro-économie, chaque innovation est porteuse de gain de productivité par rapport aux produits ou services antérieurs. L’innovation apporte une meilleure réponse aux besoins certes mais consomme moins de ressources pour être mise à disposition. Sous cet angle le gain de productivité est (depuis le début de la révolution industrielle) d’environ 3 à 4 % par an. ce qu veux dire que chaque année il faut 3 à 4 % de ressources en moins pour fabriquer la même chose que l’année précédente, tant en terme de ressources humaines que financières, informationnelles ou fossiles … c’est le cumul des gains en partie du à l’effet d’expérience.
    Pour générer de la croissance il faut que les marché s’accroissent et pour cela nous avons joué sur deux leviers principaux : la mondialisation qui a permis d’ouvrir des marchés en abaissant les droit de douanes et la croissance démographique qui a permis d’accroitre le nombre de consommateurs.
    Ors, les droits de douanes ont atteint un plus bas qu’il va être dur de baisser encore sauf à mettre en place de droits négatifs et la démographie arrive un un plateau qui tend à une croissance zéro. Les deux moteurs de la croissance sont donc en panne.
    En ce sens toute nouvelle innovation (en terme macro économique) ne fait qu’accélérer l’inversement des courbes et nous fait entrer dans un nouveau cycle de décroissance … c’est ce que souligne Monsieur Ferry.
    Le maintien d’une croissance mondiale impose de trouver de nouveaux moteurs à la croissance … l’un d’eux serait un fort développement du niveau de vie moyen mondial … qui pose un autre problème si l’activité qui sert à répondre aux besoins reste connectée comme aujourd’hui à l’utilation de ressources fossiles … Mais c’est une autre histoire …

    • Vous avez raison de rappeler qu’il y a deux dimensions à la question que pose Luc Ferry : la vision micro-économique que j’ai choisi de privilégier dans mon article, et la vision macro-économique que vous mettez en avant. Les points que vous soulevez sont très pertinents. Ceci dit, pour moi l’innovation ne consiste pas seulement à produire avec moins de ressources que l’année précédente. Elle crée de la croissance en créant des nouveaux produits qui n’existaient pas avant. Bien sûr, ces nouveaux produits rendent des produits existants obsolètes. Quand j’étais adolescent, le grand chic, c’était de fumer des cigarettes, souvent en cachette… Pour les adolescents d’aujourd’hui, le grand chic, c’est d’avoir le dernier smartphone. En quelque sorte, le smartphone a rendu la cigarette obsolete. Je trouve que c’est une évolution positive, ne serait-ce que sur le plan de la santé publique…

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