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La crise des télécoms : était-ce juste une erreur de timing ?

Lors de ruptures de marchés, il est fréquent que les acteurs en présence commettent des erreurs de timing. Mais on en sous-estime souvent l’impact. De telles erreurs ont entraîné des surprises et parfois des désastres dans des proportions inattendues. La récente crise du secteur des télécommunications de 2001 en est un exemple frappant. Durant cette crise, les acteurs du marché ont commis une erreur fatale qui a provoqué la crise : ils se sont trompés sur le timing de l’impact du trafic internet sur les réseaux mondiaux de télécommunications.

L’apparition du trafic internet commence en 1993 lorsque le premier navigateur internet, Mosaic (ensuite renommé Netscape) est mis sur le marché. Depuis, une croissance sans précédent s’installe. Un marché nait avec de nouveaux produits (ex : Internet Explorer), de nouveaux acteurs (ex : fournisseurs d’accès internet), de nouveaux services (ex : messagerie instantanée), de nouveaux modèles économiques (ex : services en ligne).

En 1999, un événement capital se produit dans le réseau mondial de télécommunications : le trafic des données, dont internet fait partie, dépasse le trafic de la voix. Jusqu’alors, les communications voix dominaient l’utilisation de la bande passante. Leur évolution était lente et prédictible avec une croissance de 3 % par an. Le trafic internet représentait un volume faible et se contentait aisément des reliquats de bande passante laissés disponibles par les communications voix. En 1999, les paramètres sont bouleversés. Le trafic internet représente maintenant une part majeure du trafic total. Or, depuis 1997, les fournisseurs d’accès internet observent un doublement du trafic tous les 3 mois. Une telle croissance demande un ajustement vigoureux de la capacité du réseau. 

C’est alors une mobilisation sans précédent de tout le secteur : il faut installer des fibres optiques partout dans le monde pour répondre à la croissance quasi-infinie de  l’internet. Se crée alors une spirale infernale d’optimisme démesuré où l’enthousiasme fébrile des uns renforce la vision ambitieuse des autres. Les opérateurs n’hésitent pas à se lancer dans des investissements sans précédent. Des nouveaux opérateurs apparaissent. Le chiffre d’affaires des fabricants de Télécommunications gonfle de manière inédite entre 1997 et 1999.

C’est fin 2000 que l’erreur de timing apparaît. Les observations montrent que la croissance du trafic de l’internet baisse et se situe largement en dessous des prévisions. Grâce à de nombreuses initiatives et techniques pour optimiser les réseaux, il s’avère que le trafic internet double non pas tous les 3 mois mais tous les 24 mois. Cela ne justifie plus les investissements qui sont en cours. Les acteurs du marché commettent ensemble la même erreur. Ils se trompent sur le moment où la croissance de trafic s’infléchit et demande un rythme d’investissement plus modéré.

La crise est inévitable. L’offre de bande passante est pléthorique devant une demande faible. Les prix s’effondrent. A ceci s’ajoute le surendettement des opérateurs de télécommunications. Au début de l’année 2001, l’ensemble de ces phénomènes déclanche une crise sans précédent du secteur des télécommunications mondiales. Des opérateurs font faillite, d’autres licencient. Ils arrêtent brutalement leurs investissements. Par voie de conséquence, leurs fournisseurs, les fabricants de matériel, trébuchent à leur tour. Beaucoup de petits fabricants disparaissent, les plus gros sont au bord de la faillite et licencient la moitié de leur personnel. Il faudra attendre l’année 2003 pour que la situation se stabilise.

Quelles sont les raisons de cette erreur stupéfiante qui a eu des effets si dévastateurs ? La première tient dans une caractéristique étonnante de la technologie des fibres optiques, peu connue du grand public. Grâce à l’évolution de la technologie, il suffit de mettre à jour les équipements d’extrémité d’une fibre optique pour obtenir à moindre coût un doublement de capacité tous les 9 mois. Si le trafic croît plus vite,  il faut creuser des tranchées et placer de nouvelles fibres pour absorber la croissance. C’est l’hypothèse que retiennent les opérateurs de télécommunications. Mais au moment où ils investissent, la croissance se tasse (doublement tous les 24 mois à partir de 2000) et ces investissements ne sont plus justifiés. Nous voyons que l’erreur commise est très subtile. Elle porte sur le fait que les opérateurs n’ont pas anticipé l’inflexion de la courbe de croissance de trafic.

La deuxième raison tient dans le fait que cette erreur est collective. Tous les acteurs, opérateurs, fournisseurs, banquiers et analystes financiers travaillent sur les mêmes chiffres erronés. Les hypothèses optimistes des uns confirment les hypothèses irréalistes des autres qui, par effet boomerang, incitent les premiers à revoir leurs prévisions à la hausse. Dans la frénésie ambiante, personne ne remet en question ces postulats de base.

Cet exemple nous montre l’étendue catastrophique d’une erreur de timing qui a causé la crise des télécoms.  Quelle conclusion pouvons-nous en tirer ? Dans une rupture de marché, il ne suffit pas de voir venir les nouvelles tendances et de les caractériser. Il faut aussi en évaluer précisément le timing.

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